Vous n'arrivez plus à ouvrir un bocal. Tourner une clé vous arrache une grimace. La douleur se situe à la base du pouce, juste au-dessus du poignet, et elle s'installe depuis des mois.
La rhizarthrose est l'une des arthroses de la main les plus fréquentes. Elle est aussi l'une des mieux prises en charge — à condition de savoir ce que chaque traitement peut réellement apporter. C'est précisément ce que cet article détaille, y compris lorsque les données récentes contredisent ce qu'on lit habituellement.
L'articulation la plus sollicitée de votre main
Le pouce s'articule avec le poignet par une petite articulation appelée trapézo-métacarpienne : elle unit un os du carpe, le trapèze, à la base du premier métacarpien.
Sa forme est particulière — on parle d'articulation « en selle ». Cette géométrie lui donne une liberté de mouvement exceptionnelle : c'est elle qui permet l'opposition du pouce, donc la pince, donc à peu près tout ce que fait une main humaine.
Cette liberté a un prix. Une articulation aussi mobile est intrinsèquement instable : sa stabilité ne repose pas sur son emboîtement, mais sur des ligaments. Lorsque ces ligaments se distendent avec le temps, la base du métacarpien se décale légèrement sur le trapèze, les contraintes se concentrent sur une zone plus étroite, et le cartilage s'use plus vite.
C'est un cercle : l'usure aggrave l'instabilité, qui aggrave l'usure. Comprendre cela permet de comprendre pourquoi le premier traitement consiste à stabiliser l'articulation plutôt qu'à la mettre au repos complet.
Les signes qui doivent faire consulter
La douleur siège à la base du pouce, sur le bord externe du poignet. Elle est mécanique : elle apparaît au geste, pas au repos, du moins au début.
Les gestes qui la déclenchent sont toujours les mêmes, et les patientes les citent spontanément :
Ouvrir un bocal ou dévisser un bouchon.
Tourner une clé dans une serrure.
Pincer une feuille, un tissu, une pièce de monnaie.
Écrire, tenir un stylo de manière prolongée.
Avec le temps s'ajoutent une perte de force, des difficultés à saisir des objets volumineux, une raideur, parfois des craquements. À un stade avancé, la douleur peut devenir nocturne.
Ce qui signe une forme évoluée
—Une déformation du pouce dite « en Z » : la base du pouce se referme vers la paume tandis que l'articulation suivante part en arrière. Le pouce perd son ouverture.
—Une impossibilité d'écarter le pouce suffisamment pour saisir un objet large.
—Une fonte musculaire visible à la base du pouce.
Ces signes n'imposent pas d'agir en urgence, mais ils indiquent que la marge de manœuvre des traitements non chirurgicaux se réduit.
Rhizarthrose, canal carpien, doigt à ressaut : pourquoi ces trois-là vont souvent ensemble
C'est une observation constante en consultation de chirurgie de la main : ces trois pathologies touchent le même profil de patientes — femmes après la cinquantaine — et coexistent fréquemment chez la même personne. Ce n'est pas anodin pour vous. Une douleur de la base du pouce accompagnée de fourmillements nocturnes dans les doigts ne relève pas d'un seul diagnostic mais probablement de deux, qui se traitent différemment. Et un doigt qui accroche du côté de la même main mérite d'être examiné dans le même temps.
C'est aussi pourquoi une consultation spécialisée examine la main entière, et pas seulement l'endroit qui fait mal.
Le diagnostic — et pourquoi la radiographie ne dit pas tout
L'examen clinique retrouve une douleur à la palpation de l'articulation, une limitation des mouvements du pouce, parfois un ressaut ou un décalage perceptible de la base du métacarpien.
Deux manœuvres sont utilisées. Le grinding test consiste à comprimer le pouce dans l'axe tout en le faisant tourner : il reproduit la douleur et parfois une sensation de frottement. Il est plutôt spécifique mais peu sensible — autrement dit, un test négatif n'élimine pas le diagnostic. Un second test, mobilisant le métacarpien latéralement, semble plus performant.
La radiographie confirme et classe : pincement de l'interligne, ostéophytes, condensation de l'os sous le cartilage. La classification d'Eaton-Littler distingue quatre stades, utilisée dans toutes les études cliniques. Eaton 1987
L'information la plus importante de cette section
La radiographie et la douleur ne vont pas toujours ensemble. Une personne dont la radiographie montre une arthrose modérée peut n'avoir aucun symptôme. Une autre, avec exactement les mêmes images, peut souffrir et être très gênée au quotidien.
C'est pourquoi la rhizarthrose se traite sur les symptômes, pas sur les images. Une radiographie inquiétante n'impose pas d'opérer ; une radiographie rassurante n'interdit pas de traiter.
Les traitements sans chirurgie : ce que recommande l'Europe
Les recommandations européennes de référence pour l'arthrose de la main établissent un ordre clair. EULAR 2018
1. Ce qui vient en premier, avant tout médicament
L'éducation aux principes ergonomiques, l'adaptation du rythme des activités, les aides techniques et les exercices destinés à améliorer la fonction et la force musculaire constituent les premières étapes de la prise en charge, avec ou sans anti-inflammatoire local.
Concrètement : un ouvre-bocal, une clé à poignée large, une façon différente de porter un sac. Ce sont des mesures modestes qui, appliquées ensemble, changent réellement le quotidien.
2. L'orthèse — et pourquoi elle doit être sur mesure
Les orthèses doivent être envisagées pour soulager les symptômes de l'arthrose de la base du pouce, et leur usage au long cours est préconisé — c'est le niveau de preuve le plus élevé de toute la recommandation.
Deux précisions qui changent le résultat. L'orthèse doit être bien ajustée et confectionnée sur mesure par un professionnel spécialisé, et la nécessité d'une orthèse pour une arthrose de la base du pouce est précisément citée comme un motif d'adressage à un spécialiste. Une orthèse achetée en pharmacie sans essayage n'a pas le même effet.
L'usage recommandé est prolongé, et non limité à quelques semaines. C'est un point sur lequel beaucoup d'informations circulantes sont inexactes.
3. Les médicaments
Les traitements locaux sont préférés aux traitements par voie générale, pour des raisons de sécurité, et les anti-inflammatoires en gel sont le premier choix.
Les antalgiques par voie orale, en particulier les anti-inflammatoires, sont à envisager pour une durée limitée.
Le sulfate de chondroïtine peut être utilisé pour soulager la douleur et améliorer la fonction.
Les traitements de fond antirhumatismaux ne doivent pas être utilisés dans l’arthrose de la main.
L'EULAR décourage également la thermothérapie, les ultrasons et les injections d'acide hyaluronique.
4. L'infiltration de corticoïdes : un point à clarifier
C'est le sujet le plus délicat de cet article, et il mérite d'être exposé franchement.
Les recommandations européennes énoncent que les injections intra-articulaires de corticoïdes ne devraient généralement pas être utilisées dans l'arthrose de la main. L'exception envisagée concerne les articulations des doigts, pas la base du pouce.
Or l'infiltration de la trapézo-métacarpienne reste largement pratiquée en France, et l'échoguidage en améliore la précision. Il existe donc un écart réel entre la recommandation et la pratique courante. Cet écart mérite d'être expliqué plutôt que passé sous silence.
La chirurgie : à quoi elle sert, et à quoi elle ne sert pas
La chirurgie s'envisage lorsque la douleur reste importante et gênante malgré une prise en charge non chirurgicale bien conduite, ou devant une atteinte avancée avec déformation.
À lire avant toute décision
La chirurgie est jugée efficace pour soulager la douleur, mais pas pour améliorer la fonction.
Autrement dit : on opère une rhizarthrose pour ne plus avoir mal. Une partie de la force de pince peut rester inférieure à ce qu'elle était, et l'objectif réaliste est une main qui ne fait plus souffrir et qui permet les gestes du quotidien — pas la main de ses trente ans.
Poser correctement cette attente est ce qui distingue une patiente satisfaite d'une patiente déçue, à résultat chirurgical identique.
Les quatre familles de techniques
Un point de méthode utile : la revue Cochrane de référence sur le sujet n'a identifié aucun bénéfice supplémentaire d'une technique sur une autre, que ce soit sur la douleur, la fonction, l'évaluation globale par le patient, la force ou les complications. Cochrane 2015 Sa recherche bibliographique s'arrête toutefois en 2013, ce qui explique qu'elle ne couvre pas les essais récents comparant prothèse et trapézectomie.
Trapézectomie ou prothèse ? Ce que montrent les essais récents
On lit encore fréquemment que les prothèses seraient à éviter, avec des taux de descellement considérables. Ce chiffre renvoie à des implants de première génération et ne décrit pas les données actuelles.
Un essai randomisé en double aveugle a comparé les deux techniques chez 62 femmes de 40 ans et plus, opérées d'une arthrose de stade II ou III. À un an, aucune supériorité de la prothèse sur le score fonctionnel principal — mais un avantage significatif sur la force et les amplitudes articulaires. de Jong 2023
Une méta-analyse regroupant quatre essais randomisés et 420 participants précise le tableau : à trois mois, l'avantage de la prothèse sur la douleur peut dépasser le seuil de pertinence clinique ; à un an, cet avantage a disparu. Le bénéfice fonctionnel est lui aussi transitoire. Les auteurs concluent que la prothèse peut être préférable pour les personnes qui accordent de l'importance à une récupération rapide, tout en soulignant que les données disponibles ne permettent pas de savoir si elle expose à davantage de reprises à long terme.
En résumé : la prothèse fait récupérer plus vite et redonne davantage de force et de mobilité, mais l'écart s'efface au bout d'un an. L'incertitude porte aujourd'hui sur la durée de vie de l'implant, pas sur son efficacité. Le choix dépend donc de votre âge, de vos exigences et de votre tolérance à une convalescence plus longue.
Les risques
Les complications décrites sont des douleurs résiduelles, une raideur, une instabilité, un conflit entre les structures de la colonne du pouce, et un syndrome douloureux régional complexe. Pour les prothèses s'ajoutent le risque de descellement et de luxation.
Une donnée utile issue des méta-analyses récentes : la fréquence des complications augmente avec la complexité de la technique. C'est l'un des arguments qui maintiennent la trapézectomie simple en bonne position.
Après l'opération
La rhizarthrose est l'arthrose de la main la plus opérée.
L'intervention est réalisée le plus souvent en ambulatoire sous anesthésie locorégionale.
Le patient est immobilisé dans une orthèse sur mesure pour une durée variable en fonction de la technique utilisée (entre 2 et 6 semaines).
Entreprise dès que possible en fonction de la technique, sa durée est longue (entre 3 et 12 mois selon les patients, le stade préopératoire, la tolérance douloureuse et les pathologies associées).
Rétablir une indolence lors de la pince entre le pouce et les doigts, sans pour autant redonner une fonction normale. La prise de force entre le pouce et les doigts s'améliore au fil du temps et sur plusieurs mois.
Il ne faut jamais opérer les deux mains dans le même temps.
La reprise de la conduite automobile peut être envisagée relativement précocement si voiture automatique.
Point de vigilance particulier : la convalescence après trapézectomie est longue — plusieurs mois avant la récupération de la force.
Ce qu'on peut légitimement attendre
La majorité des patientes opérées rapportent un soulagement important, voire complet, de la douleur, avec une nette amélioration des activités quotidiennes. La force de pince reste souvent inférieure aux valeurs d'avant l'intervention.
C'est cohérent avec ce que retiennent les recommandations européennes : la chirurgie soulage la douleur davantage qu'elle n'améliore la fonction.
Questions fréquentes
Glossaire
Petit os du poignet situé à la base du pouce, avec lequel s'articule le premier métacarpien.
L'articulation atteinte dans la rhizarthrose, entre le trapèze et le premier métacarpien.
Intervention consistant à retirer le trapèze, avec ou sans reconstruction ligamentaire ou interposition tendineuse.
Blocage chirurgical définitif d'une articulation.
Échelle radiographique en quatre stades utilisée pour décrire l’évolution de la rhizarthrose.
Déformation caractéristique des formes évoluées, associant une fermeture de la base du pouce et une hyperextension de l'articulation suivante.
Sources
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Eaton RG, Glickel SZ. Trapeziometacarpal osteoarthritis. Staging as a rationale for treatment. Hand Clin. 1987;3:455-471
Page enrichie, relue et validée par le Dr Frédéric Teboul, chirurgien de la main, du plexus brachial et des nerfs périphériques, membre de l'Académie Nationale de Chirurgie.
Dernière mise à jour : 20 août 2026
Avertissement. Cet article a une vocation informative. Il ne remplace pas une consultation médicale. Seul un examen clinique permet d'établir un diagnostic et de choisir un traitement adapté à votre situation.
Auteur de cette publication
Chaque contenu est signé par son auteur et relu avant publication.
Auteur
Dr Frédéric Teboul
Chirurgien de la main — spécialiste du plexus brachial et des nerfs périphériques
